NATURE SAUVAGE, PROFONDEUR, CRÉPUSCULE. LE PROJET GLÖR


Au cours de l'année 2002 ont été lancés des travaux de vidange du lac de barrage de la Glör en vue de réaliser des réparations et des aménagements sur la digue de retenue. En service depuis 1904, ce barrage compte parmi les plus petits d'une myriade d'ouvrages hydrauliques disséminés dans tout le Sud de la Rhénanie du Nord-Westphalie. Témoins pour la plupart d'une culture industrielle révolue, ils faisaient autrefois partie d'un système d'exploitation de centrales en tout genre et le font encore aujourd'hui pour certains, servant de réservoir d'eau potable pour les villes des environs ou d'élément de régulation du niveau d'eau pour les rivières situées en aval : la Glör est le déversoir de la Ruhr. La densité de population de la région est venue ajouter un usage supplémentaire à de nombreux barrages : récemment ils sont devenus des lieux de destination privilégiés pour la société mobile des loisirs, offrant plages de baignade, équipements de sports nautiques et tout ce dont les gens ont besoin pour passer un week-end actif. Le lac de barrage de la Glör n'a pas échappé à cette tendance. Dans le cas contraire il aurait certainement été désaffecté à défaut de jouer un rôle intéressant pour l'économie hydraulique. Nonobstant, deux millions de mètres cubes d'eau ont été évacués pour assécher le mur de retenue. Seule subsistait encore une petite cuvette d'eau, que la Glör pouvait désormais traverser sans obstacle pour s'écouler en contrebas dans la vallée.
Lorsqu'un lac de barrage est vidangé, une terre longtemps recouverte par l'eau et plongée dans une semi-obscurité revoit le jour. Par elle-même, cette terre ne peut donner matière à aucune croissance végétale dans la lumière retrouvée.  Seule l'action du vent qui transporte les graines fait naître un nouveau règne végétal de graminées et d'herbes, au milieu desquels peuvent germer des arbrisseaux et des arbustes qui, si on leur laissait plusieurs années, formeraient peu à peu buissons et broussailles, et plus tard une forêt. Dans le cas  présent, un tel scénario était exclu puisque les quelques années de chantier ont tout juste été suffisantes à voir le fond du lac, les talus et les rives se parsemer ça et là de végétaux.
Lorsque, pendant les années d'assèchement, Astrid Korntheuer a revu le paysage lacustre qui lui était familier depuis son enfance, elle a vécu cet état comme une double irritation : il y a un siècle, des sociétés végétales entières avaient disparu sous l'eau accumulée et les organismes qui habitaient ici s'étaient vu privés de leur espace vital. Une recolonisation furtive allait maintenant s'instaurer, dont les jours étaient déjà comptés : ce qui allait prendre vie fugitivement, resterait épisodique. L'artiste parle aussi, par conséquent, d'un sentiment foncier de mélancolie face à l'état temporaire de cet espace naturel. Elle commença à observer minutieusement le décor, en étudiant surtout les compositions de lumière, créées ici et là par de petites flaques reflétant le ciel, et à d'autres endroits par l'opposition d'une noirceur enveloppant une ténébreuse forêt de pins. Fruit de cette observation, dix-huit clichés photographiques ont été réalisés à l'heure du crépuscule - avec une chambre Linhoff  et un format négatif 10 x 12 cm. Pendant la journée, la photographe étudiait la nature, les surfaces de couleur et la façon dont elles pouvaient naître au fur et à mesure que la lumière diminuait, ainsi que les linéaments des broussailles, pour pouvoir définir les cadrages productifs alors qu'il faisait encore suffisamment jour. Le soir, elle installait son appareil à un moment où il faisait tout juste encore assez clair. Puis elle attendait, et ceci pendant 23 minutes après le coucher du soleil officiellement indiqué pour ce lieu, et alors elle photographiait. Ces 23 minutes après le coucher du soleil se sont avérées le moment où la lumière du jour se mêlait au crépuscule de la nuit naissante, conférant  aux images de la série une tonalité qui rappelle celle des photographies sous-marines et dans lequel la pénombre physique d'un soir de printemps ou d'automne pénétrait dans celle d'une atmosphère psychique éphémère et illusoire. La tonalité est pour ainsi dire mise en sourdine, les instruments aigus, aériens, ayant été soustraits pour nous catapulter dans un espace chromatique post- ou pré-hivernal, à mi-chemin entre les noirs et les bleus, duquel rayonnent par endroits des soupçons verts, bruns ou rougeâtres et au-dessus duquel se déploie ça et là un réseau graphique de reflets blancs émanant des branches et des rameaux.
Ce que nous voyons, ce ne sont ni des relevés topographiques ni des documents botaniques. Ce sont des protocoles rendant compte d'un état intermédiaire de la nature, perçu en prise directe avec l'expérience vécue et noté dans un langage pictural annonciateur des travaux à venir de l'artiste : les intérieurs-forêts, les paintings, les natures-mortes s'inscrivent dans le prolongement des trouvailles et des cadrages qui sont le fruit des expériences de Glör.

Janos Frecot, 2010

  << BACK